Mon imagination s'est chargée toute seule de façonner son visage. Il me fallait d'abord une adresse. jadelaqueen@gmail.com s'est imposé comme une évidence — simple, mémorable, déjà presque réel.
En quelques clics, je peux me créer une adresse mail jetable qui me renforce dans mon idée d'être intraçable et insaisissable.
Facebook, WhatsApp, TikTok, Instagram, Snapchat… Ces lieux familiers qu'une jeune fille de vingt ans irait. Des territoires virtuels où elle entre comme on pousse la porte d'un monde déjà connu.
Ceux que l'on télécharge presque par réflexe, tant ils font désormais partie du paysage.
// identité : fictive
// personne réelle derrière : oui
Je commence par Snapchat : je crée un avatar virtuel, point de départ pour composer le visage que j'aurai en ligne. Après quelques recherches, je parviens à générer de fausses photos de filles à partir de cet avatar. Je peux maintenant commencer à alimenter la vie de Jade sur Instagram.
Un début de visage — il ne manque plus que la parole. Les fondations de son existence ont pris forme : elle a désormais un semblant de visage, peut avoir des amis, partager des idées, parler en public, exposer sa vie au monde.
Je suis absorbée par ce jeu de double vie. Je veux qu'elle soit vraisemblable aux yeux des autres. Bizarrement, je n'ai pas envie qu'on pense que Jade est un faux compte. C'est pourtant le cas. Et pourtant, c'est bien moi qui l'ai créée — moi, je suis réelle.
Le masque numérique est loin d'être neutre : il est chargé d'un pouvoir symbolique fort. Il permet d'endosser des identités multiples, de contourner les normes sociales, d'attaquer sans risque de représailles. Il ne protège pas seulement — il autorise.
Dans les mondes numériques, le corps est morcelé, réduit à des signes, des images, des profils. Ce corps virtuel est en perpétuelle recomposition : il ne saigne pas, mais il subit. Il n'a pas de peau, mais il est touché. C'est un corps traversé, qui absorbe et rediffuse des affects sans toujours pouvoir les contenir.
Quelques recherches plus tard, je trouve le moyen d'avoir des abonnés gratuitement et instantanément sur Instagram.
Il faut liker, s'abonner à des comptes précis, regarder des pubs pour obtenir sa récompense…
10 min plus tard après la vérification, des comptes viennent s'abonner en masse à mon profil, aimer mes publications. J'ai 50 abonnés, une vingtaine de likes.
C'est un bon début pour que Jade soit crédible aux yeux des autres…
Par curiosité, je regarde un à un les profils des gens qui se sont abonnés à moi. Je comprends que ce sont des faux comptes — un rouage parfaitement orchestré en coulisses.
Ces Bots ont des centaines de Suivies, mais 0 followers. Leur seule fonction est d'amplifier le nombre d'abonnés des vrais comptes.
Je ne peux m'empêcher de penser à ces gens sur les photos — sont-ils réels ? Ou alors comme Jade, le produit de lignes de codes ?
Je n'ai jamais eu de réponses.