Chapitre 04 — La rupture

Retour à
la réalité

Ce matin je reçois une notification sur le compte SnapChat de Jade. Je n'y prête pas attention sur le moment, mais j'y reviens dans la journée — comme si cette petite notification s'était ancrée dans mon cerveau durant toute la journée.

StatutFatigué. Manque d'argent.
PlateformeSnapchat → Tinder
IdentitéJade / Luc
Snapchat — Clémentine
¶ 1

L'avatar de mon interlocutrice est une jeune fille avec des cheveux blonds et un ensemble adidas rouge. Elle se prénomme Clémentine.

Sur le moment je n'y prête pas attention, je me dis que c'est une arnaque ou même tout simplement une blague. Clémentine n'est qu'une façade pour vendre de la drogue.

C'est peut-être un homme derrière cette conversation ? Qui sait… C'est marrant, il utilise un avatar de fille pour se faire passer incognito, comme Jade. Je pense que c'est pour cela que la conversation m'a mis à l'aise bizarrement — ces messages sont très amicaux tout en restant professionnels.

Avec ce masque anonyme de Jade et le sentiment d'être insaisissable, je me dis pourquoi pas creuser la discussion…

Clémentine et Jade — avatars Snapchat
Clémentine & Jade — avatars Snapchat
Clémentine
Aujourd'hui
CLÉMENTINE
Cherche Jobbeur pour 2/3 semaines, paye minimum 1500€ la semaine…
Je suis intrigué. Je me dis qu'envoyer un simple point d'interrogation n'est pas un crime. Je ne risque rien. À tout moment, je peux supprimer le compte de Jade.
MOI
?
Quelques secondes à peine. Clémentine répond.
CLÉMENTINE
Tu me donnes une adresse de livraison, on te file le sac. C'est toi qui choisis où tu veux vendre. Tu prépares les commandes et tu livres. À la fin de la semaine, j'ai un gars qui vient chercher les sous. Tu prends ta paye tous les soirs sur ce qu'on a fait. C'est aussi simple.
Naïvement, je lui dis que c'est ok pour moi. J'ai toujours l'impression d'avoir le contrôle. Au final, c'est Jade qui subirait des conséquences, pas Luc.
MOI
Ok pour moi
CLÉMENTINE
Tu veux livrer à quelle adresse, frérot ? 🍊
Je ne vais pas donner mon adresse comme ça à un inconnu sur SnapChat. Je réfléchis une bonne dizaine de minutes, j'ouvre Google Maps, je regarde les coins pas loin qui sont à l'abri des regards. Je lui donne un point de rendez-vous à une cinquantaine de mètres de chez moi. Pas de caméras, pas trop de passages. Parfait.

Dans quoi je suis en train de m'engouffrer…
CLÉMENTINE
Tu veux pour qu'elle dates frérot ?
📷
Chat
🎤 👻 📍
¶ 2

1 mois plus tard, je reçois une notification. J'avais complètement oublié cette histoire.

"Slt frérot, tjr ok ?"
"Dispo 23H40 ce soir pour le sac ?"

Il est l'heure. J'enfile des baskets, un jean simple et un sweat noir à capuche. Je sors de chez moi, je tremble un peu, je me dirige vers le point de rendez-vous.

Le mantra qui passe en boucle dans ma tête renforce mon stress. "Mais qu'est-ce que je fous, mais qu'est-ce que je fous là bordel…"

¶ 3

Quelques minutes plus tard, j'aperçois un jeune homme blanc avec des lunettes sur une trottinette électrique. Il est vraiment jeune, j'aurais dit 18 ans. Plutôt bien habillé, propre sur lui, on dirait un gars en école de commerce. Il tient un sac caba Foot Locker.

On s'échange un signe de tête assez discret.

"Salut fréro, c'est pour toi ?"

Je réponds d'un ton sec et affirmé. "Ouai c'est pour moi, c'est toi Clémentine ?"

Il me tend le sac. Il est vachement lourd.

Je commence à tourner les talons quand il me relance. "Attends, t'es pas censé être une fille ?"

Stupeur. Il pensait depuis le début que j'étais vraiment une fille. On utilisait la même technique, mais là il s'est fait avoir. "Ouai non, tu sais c'est un faux compte…"

Il dégaine son téléphone. Je vois des vingtaines de conversations Snap défiler, des notifications dans tous les sens. Je réalise que "Clémentine" n'est pas une seule et unique personne, mais plutôt une entité dotée de plusieurs têtes.

¶ 4

Durant plus d'une semaine, je vendais de la drogue dans mon appartement. J'étais seul avec toutes ces liasses de billets et ces produits soigneusement emballés dans des petits sachets plastiques.

Les horaires de Jade étaient de 14h à 23h.

J'étais terriblement stressé au début, de voir les clients, de leur parler. Il y a eu de tous les profils. Jeunes lycéens, travailleurs dans le bâtiment, profs, des pauvres, des riches, même des banquiers. Des gens sales, des gens propres. Certains polis d'autres pas du tout.

Certains clients étaient complètement accros aux produits qu'ils consommaient. Je les livrais quasiment tous les jours. Certains visages commençaient à devenir familiers.

Clémentine
Tous les jours — 13h40
CLÉMENTINE
Slt fréro cv ?
MOI
Ouai cv
CLÉMENTINE
Y'a un 20 de Jaune avec un 2G de Blanc. (150€) il est là dans 30 min.
MOI
Ok
Les messages qu'on échangeait étaient très brefs, le strict minimum. On était au bout d'une chaîne et c'est Jade et Luc qui prenaient tous les risques.
CLÉMENTINE
Ok fréro, quelqu'un va passer prendre les sous, tu les met dans une enveloppe stp fréro
Une jeune femme dans les 26 ans est venue récupérer l'argent. Habits de marques de luxe, l'air soulé d'être là. On ne s'est même pas échangé un mot.
📷
Chat
🎤 👻 📍
¶ 5

Ce n'était plus un simple : "Salut c'est toi pour le 50 ?" Mais plutôt, "Salut tu vas bien ? tiens, c'était 120€. Bon bas à la prochaine bonne soirée !"

Le job touchait à sa fin. Clémentine m'a envoyé un message pour savoir combien on avait fait d'argent.

Clémentine
Clémentine m'a ensuite donné une adresse où je devais laisser le sac des invendus. Je ne pouvais pas prendre le bus, l'odeur était trop forte. Après une bonne trentaine de minutes de vélo, je me retrouve devant une barre d'immeuble.
MOI
Je suis là
CLÉMENTINE
Nickel fréro, le code c'est 9120A, il y a une cave au sous sol, y a un local poubelle et tu laisse le sac derrière une poubelle. Tu m'envoie une photo pour savoir quelle poubelle.
MOI
📷 [photo envoyée]
Je suis rentré dans l'immeuble, j'ai obéi aux doigts et à l'œil sans même me soucier de ce que je faisais. Après 1 semaine de conversation avec Clémentine, j'avais développé une confiance aveugle. Qui sait ce qui aurait pu se passer dans cette cave.
📷
Chat
🎤 👻 📍
Derrière cette poubelle
Photo envoyée à Clémentine — cave sous-sol
¶ 6

Toute cette histoire s'est enfin finie. Du moins c'est ce que je croyais. Par moment quand je me balade dans la rue, quand je fais des courses ou même que je suis à la terrasse d'un café — il m'arrive régulièrement de croiser des visages familiers, comme une impression de déjà-vu.

Le sentiment de se rappeler soudainement le passage d'un rêve oublié. Je recroise ces âmes qui, j'aurais cru, se seraient effacées au moment même où Jade aurait arrêté cette activité. Pourtant les regards ne trahissent pas, j'en reconnais certains, me rappelant leur produit préféré.

Certains, sans gêne, viennent jusqu'à me voir me demander si je vends toujours. Parfois même des messages Snap si je veux reprendre le "boulot" avec des conditions toujours plus attractives.

¶ 7

C'était un début d'après-midi, un soleil plutôt radieux pour un dimanche de mois d'avril. Je me retrouve à un feu rouge, par un hasard fou, juste en face de cet immeuble que je ne pourrais sans doute pas oublier. J'aperçois deux policiers en bas de l'immeuble. Le feu me semble terriblement long.

Vert. J'avance doucement. Je fais demi-tour et passe devant l'immeuble avec une allure étrangement suspecte. J'aperçois au fond de la cour une dizaine d'agents de police, des voitures qui barrent le passage, des chiens de police. Sont-ils ici pour les raisons auxquelles je pense ?

Jade a disparu de SnapChat. Elle n'existe plus dans cet espace précis. Des lignes de codes se sont effacées, mais les souvenirs dus à cette application, eux, sont gravés dans ma mémoire à vie.

Jade
compte supprimé — snapchat.com
Supprimer le compte
Jade
@j4444d3
username : j4444d3
créé le : cet été
messages : effacés
photos : effacées
mémoire : intacte
¶ 8

Cette parenthèse aurait dû se refermer avec la suppression de Jade. Un clic, un effacement. Mais l'expérience m'a laissé poreux. Comme si Jade, pourtant virtuelle, avait déposé en moi une empreinte organique.

Les souvenirs sensoriels — les sacs, l'odeur des produits, la texture des billets, les regards échangés — sont devenus des rémanences persistantes. Ce que je croyais être un jeu, un écran de protection, s'est transformé en point de fracture.

À travers Jade, j'ai traversé une expérience que je croyais hors de portée. Mais ce n'est pas que Jade qui a agi. C'est nous. Et c'est peut-être ça le plus troublant : la puissance de l'anonymat n'a pas supprimé ma responsabilité, elle l'a simplement diluée.

Les frontières entre moi et l'écran se sont peu à peu effacées. À force d'habiter Jade, j'ai senti que mes contours devenaient flous, que mon identité se fragmentait. Ce n'était plus seulement un jeu : c'était une glissade lente, imperceptible, vers un espace où le réel et le virtuel se confondaient.

Jade était une identité de substitution, mais à travers elle, j'ai franchi des limites que je n'aurais peut-être jamais osé transgresser sous mon vrai nom. L'anonymat m'offrait un cadre sans conséquence apparente, une sorte de zone grise où la responsabilité se dissolvait. Je pouvais tout dire, tout tenter, sans en porter le poids immédiat.

Mais cette légèreté avait quelque chose d'inquiétant. Je découvrais qu'il ne suffit pas d'un masque pour échapper à soi-même. L'anonymat n'est pas un bouclier absolu — il amplifie autant qu'il protège, et parfois, il révèle des parts de nous que l'on préférait ignorer.

Tinder — Le rendez-vous manqué
Jade sur Tinder
Jade, 24
Internal recruiter

J'observais l'écran de mon téléphone depuis plusieurs minutes. Jade — vingt ans, blonde, sourire timide, regard doux, aime le yoga, les petits plats simples et les voyages — venait d'obtenir un nouveau match.

Je savais déjà comment la conversation allait se dérouler : les compliments, la confiance, puis la proposition de se rencontrer. C'était devenu une mécanique presque mathématique.

Et pourtant, à chaque fois, quelque chose en moi frémissait — un mélange de curiosité, de malaise et d'excitation que je ne pourrais nommer.

Sur Tinder, Jade plaisait. Elle recevait de l'attention, des propositions, des compliments. Luc se surprenait parfois à attendre les messages, à guetter les notifications, comme si elles confirmaient son existence à travers celle de son double.

Alexandre
Match récent
Ce soir, un homme me propose un rendez-vous dans un bar du centre-ville. J'accepte. Ou plutôt, Luc accepta.
Salut Jade, tu es vraiment ravissante. Tu fais quoi ce soir ?
Pas grand chose… toi ?
Je suis au bar Les Acacias ce soir, tu veux pas passer ?
Pourquoi pas 🙂
Je m'assis à une table un peu en retrait, vêtu simplement, invisible parmi les autres. Je vis l'homme arriver, nerveux, chercher du regard une jeune femme qui n'existait pas.
Tu viens ?
T'es où, je te vois pas…
Elle ne répondit pas. Elle resta là, à le regarder attendre, comme si la présence de cet homme lui donnait corps, la rendait réelle par l'absence même de sa venue.

Jade vivait à travers cette attente.
C'est quoi ce délire sérieusement
T'es vraiment une sale pute a me mettre un faux plan enft
L'homme parti furieux. En rentrant, je me sentis vide. La conversation ne reprit jamais.

Il ouvrit Tinder, relut leurs échanges. Rien n'était faux, et pourtant tout sonnait creux.
Commencez un message
🎤
Deuxième rencontre — Thomas, 47 ans

Mais ce nouvel homme — Thomas, quarante-sept ans, ingénieur à Lyon — parlait différemment. Moins brutal, plus attentif. Il voulait juste me rencontrer.

Je m'étais encore laissé prendre au piège par ma propre invention. "Je peux te payer le train si tu veux venir ce week-end." "Je veux juste te voir, même pour un café."

Le message s'afficha à l'écran, lumineux dans la pénombre de ma chambre. Jade resta longtemps immobile. Mon cœur battait fort, sans que je sache vraiment si c'était de la peur ou de l'excitation.

Cent euros. C'était la somme que Thomas proposait de m'envoyer pour le billet de train. Je n'avais qu'à donner un RIB, ou un pseudo PayPal. Personne ne saurait rien.

Le mensonge, soudain, me parut lourd, presque sale. Ce n'était plus une expérience, ni un rôle. C'était du vol, de la manipulation, du contrôle pervers.

Luc ferma l'application. L'écran devint noir, reflétant son visage fatigué. Il murmura, presque pour lui-même :

"Je voulais juste voir jusqu'où ça irait."

¶ 9

Il se regarda dans le miroir. Il eut un instant de flottement — le sentiment étrange de ne plus savoir lequel des deux le fixait.

À force d'habiter Jade, j'ai senti que mes contours devenaient flous, que mon identité se fragmentait. Ce n'était plus seulement un jeu : c'était une glissade lente, imperceptible, vers un espace où le réel et le virtuel se confondaient.

Jade était une identité de substitution, mais à travers elle, j'ai franchi des limites que je n'aurais peut-être jamais osé transgresser sous mon vrai nom. L'anonymat m'offrait un cadre sans conséquence apparente, une sorte de zone grise où la responsabilité se dissolvait.

Je découvrais qu'il ne suffit pas d'un masque pour échapper à soi-même. L'anonymat n'est pas un bouclier absolu — il amplifie autant qu'il protège, et parfois, il révèle des parts de nous que l'on préférait ignorer.

"Je n'avais pas prévu que ça irait aussi loin. Au départ, tout n'était qu'un jeu. Mais ce n'est pas que Jade qui a agi. C'est nous. Et c'est peut-être ça le plus troublant."